Note : j'ai quelque peu changé ce texte pour qu'il puisse être diffusé sur un blog public.
Nous ne parlons jamais aussi bien que
lorsque nous parlons de nos passions.
De vous à moi, cela me permettra de parler
un peu plus de moi à vous.
Mais voilà ! Est-il possible de parler
de tout en FM ? Tous les sujets sont-ils M ?
Pour ma part, je pense que oui. Il est
important de démontrer son cheminement et non pas de présenter un texte que nous pensons être celui qui vous plaira ou qui correspondra à vos attentes ? Notre richesse
n’est-elle pas aussi tout simplement de se parler franchement, chose très rare de nos jours ?
Il faut de même rester curieux et ouvert.
Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on va trouver en dessous d’une pierre, qu’on ne va pas utiliser le levier.
Alors je pourrais vous parler d’une soeur,
Cindy Sanders, philosophe contemporaine dont le dernier livre s’intitule « Compatibilité entre humilité et talent ».
Mais ce serait bien évidement vous raconter
des bobards, des cracks comme on dirait à la Zinneke parade. Cindy Sanders n’est pas plus sœur que moi, et encore moins philosophe. Quoique... Prenons quelques extraits de son tube
« Papillon de lumière », titre symboliquement parlant. Je cite : « Je me donne telle que je suis, sans chercher à tricher face à vous. ».
Ou encore : « Papillon de
lumière, revit dans vos cœurs, Garde tout son mystère, N’a plus rien d’éphémère. ». Et puis tout de même : « Petite chenille j’rêvais déjà, Exister, montrer à ceux que j’aime, Ô
combien tout ça était inscrit en moi ». Cindy Sanders est donc, pour ceux qui ne la connaissent pas, une chanteuse célèbre uniquement pour la
qualitée discutée de ses chansons et son entêtement à se définir comme très bonne chanteuse. Pour beaucoup, cette femme n’est pas intéressante, pour d’autres, elle ferait « une belle
acquisition » …
Ouille ouille ouille, voilà donc que cela
se complique. Notre F. Robert va-t-il encore revenir avec ses sempiternelles notions de pseudo anti-intellectualisme, de bon sens, d’égalité totale ? Je vous rassure tout de suite :
oui.
Lorsque je travaille ma pierre, j’essaie de
la travailler de tout côté. Là où elle est plus dure, là où elle est plus fragile. Pas de la même manière bien sûr. Je ne pourrais pas imaginer de ne la travailler que d’un côté. Je pense qu’il
faut rester alerte à la société d’aujourd’hui, et que le temps qui passe n’est pas une excuse pour se détacher des réalités de ce monde, aussi futiles qu’elles puissent paraître. J’ai envie de
nous dire : « N’oublions pas que nous avons été jeunes et cons ». Et quand je dis « jeunes et cons », c’est un compliment.
Mais je parlais de
passions.
Je ne vous parlerai pas de ma passion pour
le sexe, cela risquerait de trop me dévoiler (ou de vous dévoiler ?)
Je ne vous parlerai pas de ma passion pour
le jardin potager, cela risquerait de franchement vous ennuyer.
Je ne vous parlerai pas de ma passion pour
la cuisine, cela risquerait d’être vraiment trop long.
Ce qui me passionne, c’est lorsque je
travaille chaque lundi, avant de vous rejoindre, seul, enfermé dans un studio à enregistrer des romans pour aveugles. J’y étais donc il y a quelques heures à lire, pour le moment, un bouquin
s’intitulant : « La Matière expliquée aux Enfants ».
Mais pourquoi cette activité est-elle aussi
passionnante ? Ou plutôt, pourquoi suis-je assidu depuis quelques années à cette activité solitaire ? Est-ce réellement pour aider ? Uniquement en partie bien sûr. Il faut s’avouer
qu’une partie de nous se satisfait de se savoir faire du bien. On a fait une bonne oeuvre, on se dit qu’on peut donc avoir l’esprit tranquille. Un petit peu comme le frère qui jette 50 cents dans
le tronc de la veuve ou le fidèle dans le tronc de l’église. Et finalement ce qui compte, c’est faire le bien tout court.. Notion universelle.
Et oui, je m’emporte dans des raisonnements
où chacun se retrouve mal placé. Parfois, je me torture à essayer d’être juste. J’essaie peut-être d’arriver à une certaine plénitude ? Est-ce cela l’étoile flamboyante ?? Franchement,
je n’en sais rien, j’en suis toujours à jouer à la marelle sur le pavé mosaïque…
Le vendredi, je m’en vais le soir rejoindre
les méandres de la gare centrale. C’est peut être une des plus grandes expériences de ma vie. Nous allons distribuer des biscuits à des personnes pauvres, les biscuits étant un prétexte au but
réel qui est un contact social. La distribution ne dure pas plus de 5 minutes et nous restons quelques heures. J’ai un contact direct avec une certaine forme de misère, qu’elle soit financière,
intellectuelle ou même choisie. Je peux vous assurer qu’on voit la vie différement. Quand je vois des familles entières faire la file pour manger dans les couloirs sombres de la gare centrale,
pleins de courants d’air et emplis d’une odeur âcre de pisse, lorsque je vois le sourire de certains, la hargne d’autres, lorsque je ressens l’humanité entière aux travers des discussions que
j’ai, je relativise beaucoup de choses, et entre autre, vous l’aurez deviné, nos réunions hebdomadaires.
Alors, je ne vais pas philosopher sur cette
comparaison car ce serait tout à fait ridicule et injuste. J’essaie donc de voir ce qu’il y a de positif. Et je me dis que, finalement, ces actions plus concrètes, cette implication dans la vie,
je les ai depuis que je suis entré en
Maçonnerie. Mais attention, pas de
conclusion hâtive ! Il y a certainement un lien, mais j’ai également d’autres sources de réflexions et d’influence que mes très chers F. :,
V. :M. :
J’ai rencontré Gare Centrale un SDF, Abi,
qui est SDF par choix, dit-il. Sa femme l’a quitté en lui demandant une pension alimentaire exorbitante et, afin de retrouver sa liberté, il s’est mis SDF. Il se considère maintenant comme réel
SDF, c’est-à-dire, dit-il, comme « Sans Difficulté Familiale ». Abi est ancien prisonnier politique du Brésil et de l’Argentine. Il tient un blog très intéressant grâce à des
connections Internet mise à sa disposition. Je ne résiste pas à vous livrer un extrait de son blog que je vous lis tel quel :
« Un sans abri rencontre tout type de gens. Surtout à la Gare Bruxelles-Central, ce lieu
privilégié de l’exposition publique de la misère. Cela, je l'avais déjà appris. Mais dieux ou envoyés de dieux, cela me paraissait un peu trop. En tout cas, ce fut grâce à une de ces rencontres
que j’ai réussi à me faire héberger pendant l’hiver 2005-2006 dans une communauté de reconvertis à la Foi.
Au moment de mon arrivée, une douzaine de personnes de plusieurs origines nationales
résidaient dans cette communauté. Une vraie tour de Babel. Malgré cette difficulté, j'ai aperçu tout de suite, en entendant quelques exclamations évangéliques stéréotypées, qu'ils ne
partageaient pas les mêmes doctrines religieuses.
Trois d'entre eux suivaient les enseignements des baptistes, deux autres se laissaient guider par
les pentecôtistes, un autre se disait chrétien mais souffrait visiblement de troubles psychologiques. Un couple roumain manifestait envers leur divinité des craintes rencontrées souvent
dans la religiosité chrétienne populaire. Une femme et son fils, deux anciens sans-abri, se déclaraient «SDF et sans religion ».
Dans cet amas de reconvertis, chacun prétendait soit avoir reçu une "Mission du
Seigneur", soit exprimer une "Révélation Divine". Chacun d'eux se considérait comme l'unique dépositaire de l'autorité divine et le seul vrai porte-parole de Dieu.
Les affrontements entre ces nains de l'autorité morale feraient un clown rougir de
honte.
Entre eux, l'hostilité était permanente; le manque de solidarité, ostensible; et l'intrigue, leur
pain quotidien.
Lors d'un règlement de compte entre une jeune femme philippine, ancienne toxicomane, et
son petit ami, condamné à une amende faramineuse pour fraude fiscale, elle l'insultait vociférant qu'il était le Diable (une affirmation difficile à prouver), un voleur (possible, étant
donné qu'il employait la carte de banque de sa petit amie) et un connard (c'était son petit ami...).
Conrad Maes, le fondateur de cette communauté, voulant résoudre les difficultés de ce couple,
a amené la jeune femme dans sa chambre à lui, pour prier ensemble. Le Diable et moi nous les attendons au jardin.
La prière durait déjà plus de deux heures...
- Abi, ce n'est pas normal...
- Quoi?
- Un homme et une femme enfermés seuls dans une chambre.
- Ils sont en train de prier, et leur dieu est avec eux.
- Ne fais pas l'innocent. Tu sais très bien ce qu'ils sont en train de faire!
- Voulez-vous insinuer par là que, lors de cette prière, la "voie du Seigneur" est
pénétrable?
En vérité, en vérité, je vous dis: dans la maison des reconvertis à la Foi, où certains
prétendaient avoir connu l'amour de leur dieu, le respect était sans abri, et la discrétion sans domicile fixe. »
Je vous conseille à tous d’aller visiter son site dont je peux vous donner les coordonnées si vous
le souhaitez. (http://jst.magusine.net/spip.php?article155 ou http://cid-75d05f77d0222762.spaces.live.com/?_c11_BlogPart_BlogPart=summary&_c=BlogPart )
Je me rappelle une question posée pendant une de ces réunions informelles avant que je ne devienne
Maçon : « Y a-t-il encore des causes qui en valent la peine ? » J’en étais éberlué. Evidement, la question était posée avec malice. Je m’emballe parfois pour, selon certain,
des détails. Mais ce sont les petites rivières qui font les grands fleuves. Ce sont les petits propos négligents qui forment la bêtise, de nous tous. Alors vous me dites parfois, ou vous pensez
parfois : ce garçon est trop sensible. Et je vais vous le dire franchement : rien ne me met plus hors de moi que ce discours-là. Il ne faut pas confondre sensible et sensiblerie. C’est
cette sensibilité qui est le moteur de ma révolte, c’est cette sensibilité qui m’anime. Je l’ai et j’espère la garder. Alors que ceux qui regardent l’autre, quasi avec condescendance, pour penser
« pfff, un peu trop sensible celui-là, avec quoi il vient », qu’ils se demandent ce qui les pousse à venir sur ces colonnes. Si on ne peut même plus accepter ou juste écouter un F. qui
se révolte, que vient-on faire ici ? Passer sa soirée pour se regarder devant le miroir de la vanité ? Se battre pour des principes égoïstes ? Se pavaner devant les autres
avec épinglé sur son poitrail le badge invisible de l’ancienneté M ?
En même temps, voyez-vous, je suis souvent en train de me dire : « Robert, tu fais telle
chose que toi-même tu critiques. Reprends-toi. ». Et oui, ce n’est pas aussi facile que cela. Je ne veux donc pas devenir donneur de leçon, mais j’ai envie de faire bouger les choses, mon
miroir près de moi pour constater les singeries dont je suis également coupable.
Car tout n’est pas pardonnable, même si l’on trouve de jolies formules.
Je me rappelle une discussion que j’avais eue à une table d’hôte en France où une dame me vantait
les qualités du Pape. Je lui ai demandé : « Comment pouvez vous aimer un assassin ? ». « Comment ? » me dit-elle. « Oui, quelqu’un qui demande à ses
fidèles de ne pas porter de préservatif est responsable de milliers de morts. Elle m’a simplement répondu : Mais vous savez Monsieur, ce n’est qu’un Homme.
Ce n’est vraiment pas dans mes habitudes de faire des serments. Encore moins lorsqu’on ne me le
demande pas. Mais je vais vous en faire un ce midi : je fais le serment d’être le plus possible objectif, de ne pas me voiler la face et de considérer les propos de tous avec la même
importance.
V.M. je voudrais terminer ce travail par un texte de Prévert, car la passion, c’est aussi ce qu’on
aime, et j’aime tout simplement ce texte.
La Grasse
matinée
il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez "potin "
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégés par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines....
un peu plus loin le bistro
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !! .....
un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro francs soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
(Jacques PRÉVERT, Paroles (1945)
©1972 Editions Gallimard)
Musique : « La Quète » par
Dario Moreno